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La République sort de terre…

Jean Ortiz, universitaire à Pau

« La République sort de terre : voilà ce qui fait peur !…»

 

4 juin 2010 – La mémoire du franquisme, en Espagne, serait-elle toujours intouchable ? Le 26 avril dernier, le juge Baltazar Garzón était entendu par la Haute cour de justice et menacé de suspension pour avoir ouvert une instruction contre les crimes du franquisme. Des manifestations de soutien au juge ont lancé dans les rues de vingt grandes villes d’Espagne des milliers de citoyens, exigeant que cesse l’impunité pour les crimes commis pendant la guerre civile. Cette affaire montre que l’Espagne est toujours hantée par les fantômes de ses criminels d’Etat, recouverts par la loi d’amnistie de 1977, mais aussi, comme le dit l’universitaire Jean Ortiz – à l’origine de l’appel de soutien au juge Garzón par 500 universitaires français – que « leur mise en cause n’est plus taboue ».

Pour avoir voulu enquêter sur la disparition de plus de 100.000 victimes de la dictature franquiste, de 30.000 enfants volés, entre 1939 et 1975, le juge Baltazar Garzón, de l’Audience nationale espagnole, est au cœur d’une affaire qui pose en des termes politiques très clairs les questions de « crime contre l’humanité » et d’impunité.

« Tout le monde avait intérêt à faire disparaître le juge Garzón » analyse Jean Ortiz. Ce Pacte de la Transition, de 1977-1978, est selon l’universitaire un « Pacte de l’oubli imposé et de la suspension de la mémoire » qui protège de fait la monarchie – non élue et héritière de franquisme. Mais il tiendrait aussi au silence, dans une sorte d’équilibre des “trous noirs” mémoriels, les deux principaux partis politiques espagnols : PSOE (gauche sociale-démocrate) et Parti Populaire (conservateur).

Le juge Garzón a agi à la requête de familles de disparus et d’associations mémorielles, qui, elles aussi, mettent en cause la loi d’amnistie de 1977. « Cette loi aujourd’hui apparaît contraire à toutes les législations du droit international sur les droits humains » ajoute Jean Ortiz. Les victimes demandent que « justice, vérité et réparation » soient faites – ce qui implique, ajoute l’universitaire – que « l’Etat doit prendre en compte la recherche, l’ouverture des fosses, l’identification des disparus, des enfants volés… Qu’il annule toutes les sentences des tribunaux d’exception franquistes ; qu’il élargisse la loi de mémoire de décembre 2007… qui ne contente personne : on sait aujourd’hui qu’il y a eu un holocauste en Espagne. »

Face au juge Garzón, il y a tout un système (voir ci-après) mais aussi « les restes bien vivants du franquisme » analyse l’universitaire.

Cette affaire « a fait grandir en Espagne la revendication républicaine » et l’universitaire signale que « les Espagnols se sont beaucoup éloignés du jugement émis en 1986 par le vice-président socialiste Alfonso Guerra, qui qualifiait le travail de mémoire historique de “pure archéologie” ».

Des milliers de manifestants, des milliers de drapeaux républicains ont envahi les rues des villes espagnoles, en avril, contre l’impunité, avec ce slogan “España, mañana, sera republicana” (Demain, l’Espagne sera républicaine). « La République sort de terre : voilà ce qui fait peur aux uns et aux autres ! »

 

Les autres dossiers instruits par Baltazar Garzón :

Le juge Garzón a enquêté en Espagne sur la corruption dans le PSOE, sous le gouvernement de Felipe Gonzalez ; sur les agissements du GAL (groupe antiterroriste de Libération), une milice du contre-terrorisme d’Etat, fomentée par le gouvernement socialiste pour faire pièce à l’organisation indépendantiste basque ETA. Il a enquêté sur Al-Qaïda et mené une guerre longue à l’ETA… Plus récemment, il a resserré l’étau de la lutte anti-corruption sur l’appareil du Parti Populaire (PP), en mettant au jour un scandale de corruption qui touche l’appareil et les dirigeants de ce parti.

Il s’est surtout fait connaître internationalement en lançant, en 1998, un mandat d’arrêt contre le dictateur déchu Augusto Pinochet, hospitalisé à Londres.

Inculpé de « forfaiture » (prevaricación), le juge Baltazar Garzón a fait l’objet d’une mesure de suspension par le Conseil général du pouvoir judiciaire, dans l’attente du procès. Il a riposté à cet “assassinat professionnel” en devenant pour sept mois assesseur au tribunal pénal international (TPI).

 

Selon un sondage de l’opinion publique espagnole publié dans le quotidien Público, 10 mai 2010

Faire le procès du franquisme

59,2% des personnes interrogées sont « d’accord pour qu’on enquête sur les crimes politiques de Franco » – crimes restés impunis.

75% des électeurs du PSOE sont partisans d’ouvrir un procès contre le franquisme

Chez les jeunes de 18-19 ans, ils sont à 70% d’accord pour qu’on juge le franquisme.

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