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Une « île-laboratoire »?…
… De quoi ? pour qui ? pour quel destin réunionnais ?
« Il faut prendre à César tout ce qui ne lui appartient pas » Paul Eluard, Notes sur la poésie, 1936.
La Réunion s’est constituée dès l’origine comme colonie de peuplement, dans une double visée de politique étrangère et d’extension du marché intérieur de la France, en phase d’expansion impérialiste. Jalousement gardée et à la fois ouverte – mais pas à tous en part égale, et sur des critères qui – jusqu’à aujourd’hui – ne sont pas définis par les Réunionnais : de l’attribution des visas aux peuples de la zone océan Indien, à la définition des critères pour les mutations dans la Fonction publique, le cadre d’évolution de la société réunionnaise est “en liberté surveillée”. Dans quelle sorte de démocratie vivons-nous ?
Les rapports de l’île au monde – et pour commencer, avec la France dont elle est devenue un département d’outre-mer en 1946 – ainsi que la vie politique insulaire, s’inscrivent depuis plus de trois siècles dans une imbrication – conflictuelle ou consensuelle, selon les époques, selon des enjeux le plus souvent fixés ailleurs – de ces différents termes, lourds de contradictions – que cette tribune propose de faire apparaître.
L’actualité de l’île apporte continûment des exemples – le plus souvent problématiques – légués par une histoire écrite aux quatre cinquièmes dans des rapports coloniaux puis post-coloniaux, longtemps marqués par la traite et l’esclavage, par l’engagisme. La voie de décolonisation tracée en 1946 a-t-elle donné tous ses fruits ? Sur quoi débouche-t-elle aujourd’hui ? Quelle mémoire les Réunionnais ont-ils gardé des combats autonomistes ? Que propose aujourd’hui le plus ancien et le plus important parti politique de l’île, le parti communiste réunionnais, qui en a été le porte-drapeau de 1959 à 1980 ? Quelle(s) voie(s) les idées communistes ouvrent-elles pour l’avenir, à La Réunion et dans le monde, dans les bouleversements du présent ?
Autant de questions à contre-courant de l’idéologie politique qui voudrait imposer partout l’alternance stérile “social démocrates/conservateurs”, pour la survie du capitalisme et la fermeture de toute alternative véritable pour les peuples. Et dans plusieurs “points chauds” du monde – en Amérique du Sud et en Afrique notamment, mais aussi en Europe, où les Grecs montrent la voie du refus de l’ultralibéralisme – les résistances s’organisent.
Dans un livre paru en 1993, D’une île au monde, Paul Vergès comparait La Réunion à une île-laboratoire, pour la spécificité des caractères de son peuplement et ce qui en a résulté dans la société présente : il s’agissait de faire prendre conscience du caractère unique d’une société qui, bien que née d’un « crime contre l’humanité » – l’esclavage de la première “mondialisation” – a inventé des voies et des méthodes originales de rébellion et de liberté. En quoi pouvons-nous aujourd’hui être fidèles à ces précurseurs ?
De quoi La Réunion d’aujourd’hui – où plus de la moitié de la population vit au seuil de la grande pauvreté, définie selon les critères européens (moins de 790 €/mois) – a-t-elle le plus besoin pour tisser des solidarités nouvelles avec les peuples qui, autour d’elle, se débattent avec l’extrême pauvreté (2 dollars/jour), les maladies, la faim ou la malnutrition, la dépendance ou l’aliénation culturelle – alors que de nos jours existent tous les moyens de mettre fin à ces fléaux ? Un grand auteur de science-fiction a dit un jour : « Si nous sommes capables de rendre Mars habitable, qu’est-ce qu’on attend pour faire de l’Afrique un jardin ? » C’est à cette prise de conscience-là, et à des actions concrètes qui en découlent, que cette rubrique lance une invitation.
Pourquoi ce titre « dedan-déor » ? Parce que bien que toujours territoire insulaire, « La Réunion n’est plus une île » comme l’a dit dans un ouvrage paru il y a déjà bientôt quinze ans, une docteure en géographie politique, dressant le bilan d’un demi-siècle de politiques post-coloniales. Si le bilan est aujourd’hui bien connu, est-il toujours suffisamment partagé ? Or ce n’est que sur la base d’un partage des diagnostics que pourront naître des solutions démocratiques nouvelles, faisant de notre île un « laboratoire » pour des politiques d’avenir.
« La résistance n’est pas une option parmi d’autres. Elle est un passage obligé » Youssef Aschkar – historien, politologue et militant de la paix au Liban.
Il y a 65 ans… La libération d’Auschwitz

Himmler recevant les explications d’un ingénieur de l’I.G. Farben sur les installations du trust à Auschwitz. Toute ressemblance avec des faits actuels (soulignant l’alliance du capital et des armées d’occupation) serait bien sûr pure coïncidence.
Au dessus : une vue du camp, d’époque.
Source : Histoire de l’Allemagne contemporaine, G. Badia (éd° sociales, 1964)
Le 27 janvier 1945, le camp d’Auschwitz fut libéré par l’Armée Rouge (ex-Union soviétique). Au motif du 65e anniversaire de cette étape majeure de la fin de la Seconde Guerre mondiale, un dossier commémoratif paru dans Le Monde (version espagnole) du 27 janvier commence par ces mots : « Cette date, dont c’est le 65e anniversaire, sert à commémorer les victimes de l’Holocauste ». Le journal édite pour l’occasion un texte de six paragraphes, une carte et une vidéo montrant les ruines du camp : nulle part il n’est question des libérateurs ! On a juste le droit de « se rappeler » la date et les victimes de la Solution finale. Mais silence radio sur les victimes des manipulations de l’Histoire et des mémoires !
Il y a 50 ans… Le début de la lutte pour les droits civiques des Afro- Américains

Les membres du Comité non violent de Coordination
des étudiants de la Caroline du Nord, en 1960. Source : America-gov
Le 1er février 1960, quatre étudiants noirs - Ezell Blair (aujourd'hui Jibreel Khazan), Franklin Eugene McCain, Joseph Alfred McNeil et David Leinail - firent leur entrée dans la boutique F.W. Woolworth, à Greensboro (Caroline du Nord, USA) et s’assirent au comptoir “réservé aux blancs”. On refusa de les servir. Ils revinrent chaque jour. Ces étudiants s’inspiraient, dans leur sit-in, de l’action menée moins de vingt ans plus tôt, dans la non-violence, par le Mahatma Gandhi pour l’Indépendance de l’Inde. Ils revinrent accompagnés d’un nombre de personnes chaque jour plus important. Ils observaient tous les consignes données pour manifester pacifiquement :
Ne répondez pas à la violence par la violence, ni aux injures par les injures. […] Ne bloquez pas les entrées des magasins ni leurs voies d'accès. Comportez-vous amicalement et courtoisement en toutes circonstances. Restez assis bien droit et toujours face au comptoir. […] Rappelez-vous les enseignements de Jésus-Christ, de Mohandas Gandhi et de Martin Luther King. Restez fidèles à l'amour et à la non-violence, et que Dieu bénisse chacun d'entre vous.
Le mouvement contre la ségrégation raciale dans les restaurants s’étendit à d’autres villes du Sud des Etats-Unis. En juillet 1960, le comptoir de Woolworth, à Greensboro, était libéré de la ségrégation.
La première semaine de février 2010, a été inauguré, sur les lieux considérés comme ceux de la protestation originelle, le Centre et Musée international pour les Droits Civiques.
Dans la mémoire de ces combats, nous sommes tous redevables à l’historien américain Howard Zinn qui a écrit – à travers les récits des gens simples, rebelles, dissidents, femmes, Noirs, Asiatico-Américains, immigrés et agitateurs de tout poil –, l’incomparable L’autre histoire des Etats-Unis…
Il y a 50 ans… Les indépendances africaines
« Aussi longtemps que les lions n’auront pas leur historien,
Les récits de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur » proverbe africain
Au cours de l’année 1960, 17 pays d’Afrique accèdent à l’indépendance, suivant la voie ouverte par la proclamation du Ghana et de la Guinée qui, de mars 1957 à décembre 1958 , sous la conduite de deux fortes figures des indépendances africaines – Kwame Nkrumah et Sékou Touré – travaillent à l’union des deux premiers états indépendants d’Afrique de l’Ouest et cherchent à l’étendre à l’échelle régionale en organisant une Conférence des peuples africains à Accra, à laquelle se rendent 350 délégations africaines.
Le Ghana a été le premier pays africain à vivre un processus de décolonisation pacifique, les Britannique lui accordant l’indépendance le 6 mars 1957. La Guinée est le seul pays de l’Afrique Occidentale Française (AOF) à avoir refusé par referendum d’entrer dans la Communauté française. Son indépendance a été proclamée le 2 octobre 1958 par Sékou Touré, auquel les Français coupent les vivres, obligeant le pays à se tourner vers de nouveaux partenaires financiers et industriels.
L’union de ces deux premiers pays s’est ensuite étendue au Mali et la conférence d’Accra, en décembre 1958, a cherché à définir des objectifs communs, scellés dans le rejet du colonialisme et de l’apartheid. Elle n’a pas complètement atteint ce but, mais les germes de l’Organisation de l‘Unité Africaine (OUA) étaient semés.

Kwame Nkrumah est au cœur de la pensée panafricaine
Sékou Touré est celui qui, en 1958, a fait voter le “Non” au referendum gaullien sur la Communauté française ; puis il sera mis en cause dans la mort d’Amilcar Cabral (1973)

Les indépendances de 1960
Cameroun : 1er janvier
Somalie : indépendance en 1959 ; puis fusion des colonies italiennes (Somalia) et britanniques (Somaliland) pour former l’état somalien : 1er janvier 1960
Togo : 27 avril
Madagascar : 26 juin
Bénin (Dahomey) : 1er août
Niger : 3 août
Burkina Faso (Haute-Volta) : 5 août
Côte d’Ivoire : 7 août
Tchad : 11 août
Congo (Brazzaville) : 15 août
Gabon : 17 août
Sénégal : 20 août
Mali : 22 septembre (jusqu’au 20 juin 1960, la capitale de la Fédération indépendante du Mali, créée en 1959, était Dakar ; le 20 août, le Sénégal se retire)
Nigeria : 1er octobre
Mauritanie : 28 novembre
Centrafrique (Oubangui-Chari) : 13 août
Il y a 20 ans… La libération de Nelson Mandela

Le 11 février 1990, Nelson Mandela était libéré, après 27 ans passés dans les prisons de l’apartheid institué par le Parti National sud africain. Il avait été arrêté en 1956 avec 155 autres responsables de l’Alliance des Congrès – quasiment toute la direction nationale de l’ANC : 105 Africains, 21 Indiens, 23 Blancs et 7 Métis – et emprisonné à la fin du procès de Rivonia pour “Haute trahison”, en 1963.
A partir d’août 1989, Frederick De Klerk – avec qui Nelson Mandela partagea en 1993 le Prix Nobel de la Paix – a remplacé Pieter Botha à la direction du pays et, bien que longtemps perçu comme un conservateur, il noua des contacts avec l’ANC et entreprit des réformes de démantèlement de l’apartheid, peu après sa confirmation à la présidence de l’Afrique du Sud, le 6 septembre 1989. De lui, Nelson Mandela a dit qu’il était «le plus sérieux et le plus honnête des leaders blancs» auquel il avait eu affaire – après la libération, le 15 octobre 1989, de Walter Sisulu et de sept autres dirigeants de l’ANC qui avaient passé un quart de siècle en prison : Raymond Mhlaba, Ahmed Kathrada, Andrew Mlangeni, Elias Motsoaledi, Jeff Masemola, Wilton Mkwayi et Oscar Mpetha – tous d’anciens co-détenus de Mandela à Robben Island, transférés à Pollsmoor.
Le 2 février 1990, Frederick De Klerk frappa l’opinion en annonçant la légalisation de l’ANC, du PAC et du SACP (parti communiste) ainsi que de trente et une autres organisations illégales. D’autres mesures suivirent : les prisonniers incarcérés pour activités politiques non violentes sortirent de prison ; la peine de mort fut suspendue et les restrictions imposées par l’état d’urgence, levées. La libération de Nelson Mandela « sans conditions » devait suivre très vite. Le 11 février, l’année de ses 72 ans, Nelson Mandela franchit à pied les grilles de la prison Victor Verster, dans la région du Cap. «Tout d’abord, je n’ai pas compris ce qui se passait devant nous – raconte-t-il dans Un long chemin vers la liberté –, mais à une cinquantaine de mètres, j’ai vu une énorme agitation et une foule immense : des centaines de photographes, des caméras de télévision, des journalistes et des milliers de gens». Il n’avait eu lui-même la nouvelle de sa libération que l’avant-veille au soir, et s’est dit « abasourdi » par la présence d’une telle foule, alors qu’il s’attendait à saluer seulement les gardiens de la prison et leur famille, et quelques dirigeants de l’ANC venir le chercher à sa sortie de prison.
L’étape suivante était la place de la Parade, au Cap, où une marée humaine l’attendait depuis le matin. C’est là que Nelson Mandela a dit, après des remerciements à la foule pour «vos sacrifices infatigables et héroïques», qu’il n’était «pas un messie mais un homme ordinaire qui n’était devenu un leader qu’en raison de circonstances extraordinaires». La suite de ces circonstances extraordinaires allait le faire élire président de l’ANC en juillet 1991, puis président de la République multiraciale d’Afrique du sud, dans les premières élections libres – “une personne, une voix” – organisées le 27 avril 1994. Nelson Mandela allait consacrer, dès ce jour, toute son énergie à la réconciliation des Sud-Africains.
La marche de la nation arc-en-ciel ne s’est pas faite sans douleurs et sans combats. Le 10 avril 1993, Chris Hani est assassiné devant chez lui. Il était secrétaire général du SACP depuis le retrait de Joe Slovo deux ans plus tôt, et l’un des chefs militaires de la branche armée de l’ANC (Umkhonto we Swizwe). En 1995, le pays fait des funérailles nationales à Joe Slovo, dirigeant historique du parti communiste et de l’ Umkhonto we Swizwe. « La nation est en deuil de ce grand patriote sud-africain », pleura Nelson Mandela, à la disparition du célèbre militant blanc dont la femme, Ruth First, avait été tuée en 1986 par un colis piégé des services secrets de l’apartheid.
En 1995, l’Assemblée constituante sud-africaine installa la Commission Vérité et Réconciliation, présidée par l’évêque anglican Desmond Tutu. Elle a travaillé de 1996 à 2003, instaurant en Afrique du Sud, à la demande de Nelson Mandela, un «dialogue sans exclusion» qui a passé les frontières du pays et fait, de l’homme du Transkei, un combattant de la liberté universellement écouté. Le 18 juillet prochain sera le jour de son 92e anniversaire, mais cela fait moins de dix ans qu’il vit dans un pays où sont reconnus les droits et les libertés de tous.
Il y a 20 ans… La fin de la dictature de Pinochet

Manifestation d’opposants réfugiés en Allemagne de l’Est (RDA) après le coup d’Etat du 11 septembre 1973.
En 1990, le dictateur chilien Augusto Pinochet – lâché par les siens dans un monde qui commençait à changer de base – cédait le pouvoir au Président Patricio Aylwin (démocrate-chrétien) après avoir été balayé par le referendum du 5 octobre 1988. Après 15 ans d’un pouvoir usurpé et sanguinaire, la levée des interdictions d’entrée sur le territoire donna le signal du retour pour de nombreux exilés (selon certaines sources, 30% à 40% des Chiliens vivant en France reprirent alors le chemin de leur patrie).
Précurseur de Margaret Thatcher et Ronald Reagan dans la mise en œuvre d’un modèle libéral de prévarication, le dictateur chilien laissait à son départ un pays exsangue, pillé par les multinationales, et dont 45% de la population vivait dans des conditions misérables.
Aujourd’hui plus que jamais, l’espoir des mouvements progressistes chiliens – à la gauche du PS et de la CPD – est de construire une alternative socialiste au modèle néolibéral, dont un représentant “humaniste chrétien” – ayant construit sa fortune (848 millions d’euros) sous le régime de Pinochet –, vient de remporter l’élection du 17 janvier dernier. C’est le résultat de 20 ans de «Concertación» qui a maintenu en place la Constitution pinochetiste de 1980 et n’a jamais remis en cause l’accord de libre-échange signé au début des années 90 avec les Etats-Unis.
REGARD D’UN ÉCRIVAIN
Chili : Pinochet, un traître mort sans peine ni gloire
par Luis Sepúlveda
Etablie au Chili de 1973 à 1990, la dictature du général Augusto Pinochet ne fut pas l’affaire d’un seul homme imposant la terreur à tout un peuple, mais celle d’un large cercle de complicités, à l’intérieur et à l’extérieur, participant à une spoliation systématique des opposants politiques et d’un pays. Emblème et synthèse des autocrates militaires qui gouvernèrent l’Amérique latine dans les années 1970 et 1980, Pinochet fut aussi l’expression de la frayeur que le peuple inspirait aux catégories privilégiées, pour la protection desquelles il n’hésita pas à instituer une répression brutale. Enfin, il fut aussi, en ces années de guerre froide, le symbole du général latino-américain instrumentalisé par Washington pour terroriser la gauche de son pays et maintenir celui-ci amarré au « camp occidental ».
Augusto José Ramón Pinochet Ugarte, alias « Ramón Ugarte », alias « Mister Escudero », alias « J. A. Ugarte », pour ne citer que quelques-uns des multiples noms d’emprunt utilisés pour ouvrir des comptes secrets et déposer des millions de dollars dans des banques des Etats-Unis, de l’île de Jersey, de Grand Caïman, de Suisse et de Hongkong, est mort le 10 décembre 2006 sans peine ni gloire, aussi minablement qu’il avait vécu ses quatre-vingt-onze ans d’individu misérable et immonde dont les seuls talents connus étaient : la trahison, le mensonge et le vol (1).
Il n’est donc point surprenant qu’à ses pompeuses funérailles militaires aient assisté des complices divers et variés, tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont tiré profit du dépouillement des victimes et du saccage des deniers publics. En revanche, l’absence de ses principaux parrains a été patente. Aucune personnalité représentant l’ambassade des Etats-Unis n’a été aperçue ; aucun délégué non plus des organisations néofascistes d’Espagne ou d’Italie ; pas davantage l’ombre d’un « intellectuel » du régime, ces pseudo-penseurs dont la participation volontaire avait permis de camoufler des centres de torture dirigés par Manuel Contreras et l’agent de la CIA Michael Townley, et de les déguiser en « ateliers littéraires » où, tandis qu’ils péroraient sur les œuvres et le style du dictateur - Politique, « politiquerie » et démagogie, Mémoires d’un soldat, parmi d’autres perles rhétoriques -, on torturait et on assassinait, entre autres le diplomate espagnol Carmelo Soria.
Sa très chère admiratrice Margaret Thatcher s’est fait excuser au prétexte d’évidentes misères dues à son grand âge. Une autre de ses groupies, Jane Kirkpatrick, décida de son côté d’esquiver ce compromettant rendez-vous en le précédant dans l’au-delà, le 8 décembre 2006 ; et son mauvais génie économique, Milton Friedman, avait lui aussi pris la précaution de disparaître dès le 16 novembre 2006. Paix à leurs âmes damnées.
En revanche, aucune nouvelle de Henry Kissinger, dont l’absence a été universellement soulignée ; ainsi que celle d’un écrivain péruvien connu pour ses éloges incessants du modèle économique de Pinochet, qui a pourtant plongé dans la ruine économique, morale et culturelle des millions de Chiliens.
Quand il se trouvait au zénith de sa gloire éphémère et qu’il rêvait de bâtir le socle d’un national-catholicisme à la chilienne, comme il ne pouvait se proclamer « caudillo » à l’exemple de son modèle, le général Franco, petit dictateur né à El Ferrol (il fut le seul chef d’Etat étranger venu pleurer à ses funérailles), Augusto José Ramón Pinochet Ugarte décida de s’autoproclamer « capitaine général bien-aimé de la patrie ». Il demanda alors à un tailleur militaire de lui confectionner une casquette spéciale, plus haute de cinq centimètres que celles de tous les autres généraux, ajouta une sinistre cape d’inspiration draculéenne à son uniforme, et compléta sa panoplie du parfait dictateur en se faisant remettre un bâton de feldmaréchal nazi.
Mais, comme entre-temps il avait fait assassiner plusieurs prêtres - Antonio Llido, André Jarlan et Joan Alcina -, son projet de faire du Chili un pays de collaborateurs à soutane échoua. L’Eglise catholique choisit majoritairement le camp des persécutés, des torturés et des parents qui cherchèrent - et cherchent encore - plus de trois mille femmes et hommes sortis un beau matin de chez eux, et qui n’y sont jamais revenus.
Le 11 septembre 1973, Pinochet trahit son serment de fidélité à la Constitution chilienne et, au tout dernier instant - car les lâches sont souvent indécis -, il se rallia au coup d’Etat planifié, financé et dirigé par Kissinger (Prix Nobel de la paix), secrétaire d’Etat à l’époque du président des Etats-Unis Richard Nixon (2). D’autres traîtres à la Constitution allaient se charger de diriger sur le terrain le coup d’Etat, tout en rêvant d’assumer le rôle de dictateur. Ils s’appelaient : Gustavo Leigh, capo, au sens mafieux, de l’armée de l’air, et Toribio Merino, capo de la marine de guerre. Complétait ce sinistre trio un individu intellectuellement diminué, un certain César Mendoza, chef des carabiniers. Mais Kissinger décida que la dictature devait être pilotée par Pinochet, le traître le plus contrôlable, le plus manipulable et le plus loyal vis-à-vis des intérêts des Etats-Unis pendant la guerre froide. Pinochet devint ainsi l’archétype de la marionnette au service de l’impérialisme américain.
Très rapidement, après la disparition de Salvador Allende, mort en défendant la Constitution et la légalité démocratique, Pinochet, obéissant à l’ordre du Pentagone de combattre l’« ennemi intérieur », ouvrit les cloaques et lâcha sur le pays les bêtes de l’horreur. Les mouchards qui dénonçaient l’activité des résistants avaient droit, en récompense, à une partie de tous les biens saisis aux « subversifs ». Les soldats aussi se voyaient accorder une sorte de droit de pillage qui les autorisait à chaparder depuis de simples cuillères jusqu’à des meubles ou des poules. Quant aux officiers, ils administraient le butin général en s’appropriant les biens les plus onéreux, les maisons, les véhicules, les comptes d’épargne, bref, tout le patrimoine de dizaines de milliers de personnes, dont l’inventaire reste à établir et à chiffrer.
Chaque soldat, chaque policier, chaque officier fit fortune sous la dictature en trafiquant avec l’effroi : une mère qui cherchait à savoir si son fils « disparu » était encore vivant se voyait réclamer le titre de propriété de son logement en échange d’une information. A la suite de quoi on lui livrait un tombereau de cruels mensonges : aperçu quelque part en Europe, son fils allait bientôt la contacter... Il n’y a pas un seul militaire putschiste qui n’ait participé à la spoliation des victimes. Pas un qui n’ait les mains sales.
Et on peut affirmer la même chose des juges qui se sont, eux aussi, livrés à la prévarication durant seize ans ; qui ont légitimé le pillage, et ont garanti l’impunité des assassins. La droite chilienne n’en sort pas grandie elle non plus ; en échange d’une participation au saccage des richesses naturelles - forêts, pêche, mines -, elle accepta que le Chili, pays exportateur de diverses productions industrielles fort prisées sur le marché mondial, comme les textiles par exemple, se transforme en un pays qui ne fabrique plus rien. Car, aujourd’hui, le Chili ne produit pas même une épingle. Tous les produits manufacturés, absolument tous, sont importés.
Plus que la victoire de Pinochet, ce que le Chili a connu après le 11 septembre 1973, c’est le triomphe des thèses ultralibérales de Milton Friedman. Celui-ci put y expérimenter, comme dans un laboratoire, pour la première fois au monde, sa théorie monétariste imposée à une société-cobaye sans défense. Il ruina le pays et le transforma en un Etat typiquement sous-développé, exportateur exclusif de produits du secteur primaire (fruits, vins) et de matières premières (cuivre). Une grande partie de la planète doit son électrification aux fils de cuivre, métal essentiellement produit au Chili. Mais à part cela, aujourd’hui, c’est un pays qui exporte surtout des gâteaux à base d’organismes génétiquement modifiés ou du saumon autophage de pisciculture, car, pour produire un kilo de saumon (dont la vente ne profite qu’aux propriétaires des élevages), il faut sacrifier huit kilos de poissons prélevés en mer, richesse halieutique propriété de tous les Chiliens. Et si le pays n’exporte plus de bois, comme il le fit massivement dans les années 1980, c’est qu’il n’en reste plus : toutes les forêts primaires ont été abattues sans miséricorde.
Pendant que les bases de l’économie, de la culture et de l’histoire sociale étaient ainsi démantelées par la privatisation systématique des services publics, y compris la santé et l’éducation, toute tentative d’opposition fut réprimée par la torture, les « disparitions », les assassinats ou l’exil.
Voilà ce que laisse Pinochet, un pays brisé et dépourvu d’avenir, un pays où les droits les plus élémentaires, tels que le contrat de travail, l’information plurielle, la santé publique ou l’éducation pour tous, constituent des chimères de plus en plus difficiles à atteindre.
Grâce au cynisme colossal dont il a toujours fait preuve, Pinochet a réussi à préserver son impunité jusqu’au bout. Il y eut pourtant deux occasions au moins de le punir pour sa félonie. Lors de l’embuscade de 1986, quand les héroïques combattants du Front patriotique Manuel Rodríguez furent sur le point de l’expédier en enfer ; mais leur attentat échoua, malgré le courage des jeunes filles et des jeunes gens qui composaient le commando, et qui avaient entre 16 et 27 ans. Plus tard, en 1998, la possibilité se présenta aussi de juger enfin Pinochet pour ses crimes, lorsque, grâce à une demande du juge espagnol Baltasar Garzón, il fut arrêté à Londres. Mais il reçut alors l’aide incompréhensible des gouvernements de José Maria Aznar en Espagne, d’Anthony Blair au Royaume-Uni et d’Eduardo Frei au Chili, qui firent tout pour éviter son extradition vers Madrid et son procès.
Le traître est donc mort sans peine ni gloire, renié même par des secteurs curieusement redevenus démocratiques de la droite chilienne, lesquels ne se sont détachés de lui qu’après avoir appris l’existence de ses innombrables comptes secrets gérés par la banque américaine Riggs (3) dans différents paradis fiscaux. Il n’a été vraiment pleuré que par la canaille qui avait bénéficié des miettes de la grande spoliation : les militaires et leurs familles, cet odieux Etat dans l’Etat, propriétaires par décision constitutionnelle du dictateur de 10 % du montant de toutes les exportations de cuivre.
De ses victimes, de tous ceux qui lui résistèrent, du président Allende, demeure l’exemple moral sans cesse croissant. De lui, il ne reste absolument rien qui soit digne d’être rappelé, si ce n’est peut-être un certain relent de puanteur que finiront par balayer bientôt les bons vents du Pacifique.
Article publié le 17 avril 2007 sur le site du RISAL –
Notes [le monde diplomatique] :
[1] Chronologie détaillée de la vie de Pinochet
[2] Sur la participation de M. Kissinger au coup d’Etat du 11 septembre 1973 contre le gouvernement démocratique de Salvador Allende, lire Christopher Hitchens, Les Crimes de M. Kissinger, Saint-Simon, Paris, 2001.
[3] En février 2005, les dirigeants de la banque Riggs ont décidé de verser plus de 6 millions d’euros pour indemniser les victimes de la dictature du général Pinochet. Lire Alain Astaud, « Riggs Bank, blanchisseuse des dictateurs », Le Monde diplomatique, août 2005.
Luis Sepúlveda
Ecrivain chilien, auteur, entre autres, du roman magique et écologique Le Vieux qui lisait des romans d’amour (Seuil, Paris, 1997), chef-d’œuvre traduit en quarante-six langues et vendu à plus de dix millions d’exemplaires. Ancien membre de l’escorte du président Salvador Allende, qu’il a protégé jusqu’au 11 septembre 1973, jour du coup d’Etat, Luis Sepúlveda fut arrêté par la dictature du général Pinochet, condamné à vingt-huit ans de prison et incarcéré au bagne pour prisonniers politiques de Temuco. Une campagne mondiale d’Amnesty International (section allemande) réussit à le faire libérer en 1977.
Il partit en exil, parcourut l’Amérique latine, puis s’engagea comme combattant dans les rangs des sandinistes (brigade Simón Bolívar) qui luttaient contre la dictature d’Anastasio Somoza, jusqu’à leur victoire en 1979. Il s’installa à partir de 1982 en Allemagne, où il travailla un temps comme chauffeur routier sur la ligne Hambourg-Istanbul. Le grand hebdomadaire Der Spiegel l’engagea ensuite comme correspondant de guerre en Angola. Il y resta plusieurs années et décrivit l’intervention cubaine ainsi que la défaite des troupes d’élite de l’Afrique du Sud. Défaite qui devait favoriser la chute du régime raciste de l’apartheid. Sepúlveda réside actuellement en Espagne.
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Carlos Cardoso, Mozambique
1951-2000
Il y a dix ans disparaissait à l’âge de 39 ans Carlos Cardoso, un journaliste mozambicain qui jouissait d’une bonne renommée dans son pays, en raison de son franc-parler et de son indépendance dans des enquêtes qui traitaient aussi bien de la guerre civile que de scandales financiers. Fils de colons portugais installés depuis trois générations, il était originaire de Beira, ville portuaire dans le Sofala (Centre) et avait fait des études secondaires et universitaires en Afrique du Sud (Witwatersrand), où il milita contre l’apartheid jusqu’à se faire expulser du pays en 1975.
Il avait 23 ans lorsque le Portugal se retira du Mozambique, après la Révolution des œillets et fit partie de la minorité des Mozambicains blancs qui restèrent dans le pays. Il commença en 1980 à travailler dans les médias du gouvernement et devint rédacteur en chef de l’agence de presse gouvernementale, AIM – qu’il quitta en 1989. Il fut un temps le conseiller de Samora Machel. Il fonda ensuite Media-coop, une coopérative de presse indépendante, puis Média-Fax et en 1997 il créa Metical, une feuille d’information quotidienne. Comme journaliste, il acquit une grande popularité par son esprit critique, son intégrité professionnelle et son opiniâtreté. En 1998, il fut élu conseiller municipal à Maputo.
Carlos Cardoso a été assassiné le 22 novembre 2000, alors qu’il enquêtait sur un détournement de 14 millions de $us en lien avec la privatisation, dans les années 90, de la Banque Commerciale du Mozambique, la plus importante banque du pays. En 2002 eut lieu le procès de six présumés assassins, dont trois impliquèrent Nyimpine Chissano, le fils aîné du président. Toutefois, le cerveau présumé, un citoyen portugais du nom de Anibalzinho do Santos Jr., était absent et fut jugé par contumace lors du premier procès. Ce dernier s’est enfui deux fois des prisons mozambicaines grâce à de solides complicités. La deuxième fois, pour le procès qui a commencé en décembre 2005, la justice est allée le chercher au Canada et il a été condamné en 2006 à 30 ans de prison. Le fils de l’ancien président, visé par un mandat d’arrêt, est décédé à son domicile de Maputo en novembre 2007.
Lors des funérailles du journaliste, le président mozambicain Joachim Chissano déclara : «Nous étions familiers des discussions avec Cardoso. Nous discutions avec lui parce qu’il soulevait des questions pertinentes qui exigeait notre attention à tous. Il nous a obligé à penser. Aujourd’hui qu’il n’est plus avec nous, nous n’avons plus personne avec qui discuter. Qui d’autre posera les questions avec la force qu’il mettait à les poser ?»
– « Nous ne pleurons pas seulement la mort d’un homme. Celui qui est mort n’était pas seulement Carlos Cardoso. Il n’ont pas fait que tuer un journaliste mozambicain… Une partie du pays est morte, une petite part en chacun de nous » déclara l’écrivain mozambicain Mia Couto.
Ce meurtre a mis le pays en émoi parce que l’atteinte à la liberté d’expression et à la démocratie qu’il constituait, a révélé un certain délabrement institutionnel dans un pays dont les autorités, après un quart de siècle d’indépendance, peinaient à restaurer la confiance.

Antjie Krog, Afrique du Sud
1952
Antjie Krog est plus souvent invitée dans des rencontres ou colloques internationaux de poésie – où elle a été maintes fois primée – que mentionnée pour son travail de journaliste, lui aussi remarquable. En particulier ses reportages radiodiffusés sur les travaux de la Commission Vérité et Réconciliation présidée par l’archevêque du Cap, Mgr Desmond Tutu, entre 1996 et 1998. Ils sont parus en 1998 sous le titre Country of my skull (traduction française : La douleur des mots, chez Actes Sud) et constituent son œuvre la plus connue à l’étranger, en particulier parce que son récit a inspiré à la réalisatrice Ann Peacock, en 2004, le film In my country (avec Samuel L. Jackson et Juliette Binoche).
Née en 1952 dans une famille de fermiers afrikaners nationalistes établis près de la ville minière de Kroonstad, dans l’Etat libre d’Orange, elle proclama tôt son refus de l’apartheid en écrivant en 1970 un poème, Mon beau pays, qui parut dans le journal de son école et fit grand bruit. Elle y célébrait l’amitié entre Noirs et Blancs et pour ce “crime”, le père d’Antjie fut convoqué à Prétoria, où il dut se justifier. Du fond de sa prison, Nelson Mandela reçut les échos de ce «scandale» et y a puisé un nouvel espoir. «Si une jeune Afrikaner émet de tels vœux, tout n’est pas perdu dans ce pays» – aurait-il dit.
Diplômée de plusieurs universités d’Afrique du Sud dans les années 70, elle est devenue enseignante et demanda à enseigner dans une Université pour Sud-Africains noirs. Depuis 2004, elle enseigne au Département des Beaux-Arts de l’Université du Cap-occidental.
Antjie Krog est mère de quatre enfants, et auteure d’une œuvre poétique abondante, en afrikaans ou en anglais, peu traduite en français. Dans ses poèmes, où engagement politique et féminisme se nourrissent l’un l’autre, elle décrit la réalité de l’Afrique du Sud avec un sens de la dérision aigu qui la rapproche de ses aînés, André Brink et Breyten Breytenbach.
Laurent Vergès, La Réunion
1955 – 1988
Le journalisme a été pour Laurent Vergès, à la fois un héritage familial et un moyen de connaître le monde, à la transformation duquel il voulait apporter sa pierre. L’héritage familial passe par Témoignages, journal fondé en 1944 par son grand-père paternel, le docteur Raymond Vergès. Comme de très nombreux jeunes Réunionnais des années 70, Laurent Vergès a connu l’émigration. Elle lui a apporté une formation et des occasions concrètes de manifester son ouverture d’esprit à d’autres cultures. Il a débuté dans le journalisme comme photographe-stagaire à l’Humanité, après un premier reportage photo effectué lors de la visite à La Réunion du secrétaire général du PCF, Georges Marchais, en 1979, pendant la campagne pour les élections européennes.
C’est aussi comme photographe qu’il fit son premier grand reportage, dans les maquis de l’Erythrée, en compagnie de son cousin Jacques Vergès (fils de l’avocat), alors journaliste à RTL. Avant de disparaître à son tour (en 2005), ce dernier avait fait le récit de leur équipée pour le livre de témoignages édité à la mort de son cousin Laurent, en 1988. On y trouve aussi l’évocation du périple de Laurent Vergès en Amérique centrale, l’année 1980.
Laurent Vergès voulait comprendre le monde et témoigner des luttes des peuples. Son engagement comme journaliste est raconté dans la brochure qu’édita le parti communiste réunionnais en novembre 1988, d’où est tiré l’extrait suivant :
« Avec pratiquement rien en poche, il s’envola pour le continent américain où sa connaissance de la langue espagnole lui fut d’une grande aide. En auto-stop ou en bus, il traversa une grande partie de ce continent, passant par la Californie, le Mexique, le Guatemala, le Honduras et le Nicaragua récemment libéré.
Au Salvador en guerre, il vit de ses yeux la répression sanglante contre les jeunes du Front Farabundo Martí de libération nationale. Il racontait notamment que, tandis que des militaires fouillaient brutalement tous les passagers du bus où il se trouvait, deux jeunes gisaient, ensanglantés, sur le trottoir de la capitale du Salvador.
Après le Panama, il termina son voyage par Cuba qu’il visita du nord au sud. Il rapporta de ce périple un reportage diapo magnifique d’intensité. »
A son retour définitif à La Réunion, fin 1981, il rejoignit l’équipe de Témoignages, qu’il anima avec passion, avec intelligence et une grande attention portée au travail d’équipe. Son ambition pour le journal était de le mettre « au cœur de la société réunionnaise (…) » et il pensait qu’il fallait pour cela « sortir du journal militant purement pédagogique qui ne se justifiait plus ». Il voulait «… que Témoignages soit le lieu permanent d’un questionnement de la société réunionnaise. Il le voulait “anticonformiste, corrosif, subversif“…»

Anna Politkovskaïa, Russie
1958 – 2006
Journaliste américano-russe, elle a été assassinée le 7 octobre 2006 dans le hall de son immeuble, à Moscou. Elle était alors la 21e journaliste tuée en Russie depuis l’élection de Vladimir Poutine en 2000*. Anna Politkovskaïa dénonçait dans ses écrits la politique du président Vladimir Poutine, en particulier la guerre en Tchétchénie et ses atrocités.
Fille de diplomates, Anna Politkovskaïa est née à New-York le 30 août 1958 alors que son père, Stepan Mazepa, travaillait à la mission de la République socialiste soviétique d’Ukraine auprès de l’O.N.U. Elle est devenue journaliste en 1980 en entrant au journal Izvestia, grand quotidien russe créé en 1905 par le premier soviet de Saint-Petersbourg. En 1987, ce journal avait pris pour ligne éditoriale la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev. Depuis 1999, Anna Politkovskaïa écrivait pour un journal en ligne, le bihebdomadaire d’opposition Novaïa Gazeta. Son dernier article, laissé à l’état d’ébauche, dénonçait l’usage de la torture contre des civils ou des rebelles présumés, dans la fabrication d’«aveux» d’actes de terrorisme.
Un an après l’assassinat de la journaliste, les autorités judiciaires ont déclaré l’affaire «élucidée», au terme d’une enquête menée par la collaboration des polices russe, ukrainienne et lettone. Dans le compte rendu présenté en août 2007 au président Poutine, le responsable de l’enquête, Petros Garibian, signalait l’arrestation de dix suspects. Mais le mobile et le commanditaire n’étaient pas établis et le tueur présumé courait toujours. Les autorités judiciaires n’excluaient pas qu’il pût se trouver « à l’étranger ».
L’enquête a été close en juin 2008 avec la mise en examen de quatre suspects : Pavel Riagouzov, ancien officier du Service fédéral de sécurité de Russie (FSB) – un des services secrets formés après la dissolution du KGB et chargé de la sécurité intérieure ; et trois Tchétchènes : les frères Tamerlan et Ibrahim Makhmoudov et l’ex-policier Sergueï Khadjikourbanov. Tous quatre ont été acquittés le 19 février 2009, « faute de preuves », par le tribunal militaire de Moscou. Le tueur présumé, un troisième frère Makhmoudov, Roustam, est toujours en fuite. Il existerait depuis 2008 un mandat d’arrêt international contre cet homme de 36 ans, citoyen russe d’origine tchétchène, né en Khirghizie vers 1975.
La fiction Une femme à abattre, d’Olivier Langlois (Arte, 2009, 90 min.) raconte le parcours d’une femme lancée sur les traces de la journaliste assassinée.
* Selon la Fédération internationale des Journalistes (FIJ), 313 journalistes russes ont été tués entre 1993 et juin 2009, dont 124 en relation directe avec leur engagement professionnel.

Alice Pévérelly, La Réunion
1922 – 1960
Alice Pévérelly est arrivée au journalisme par convictions militantes. Elle est née à Saint-Pierre de La Réunion, le 24 juillet 1922, dans une famille d’artisans dont les sympathies allaient au mouvement syndical et politique où s’est notamment distingué Raymond Vergès – dont un oncle d’Alice était un proche.
En 1946-47, elle apprend le métier de sage-femme puis, son diplôme acquis, elle exerce dans les centres de protection maternelle et infantile (PMI) nouvellement créés à La Réunion, avant d’ouvrir son cabinet. A la création de l’Union des Femmes Françaises (UFF), en 1946, elle fait partie des principales animatrices et elle le reste lorsque cette organisation devient L’Union des Femmes de La Réunion (UFR) en 1958. Elle fait aussi partie de la direction de la Fédération réunionnaise du PCF, dès sa création en 1947 et, quand est constitué le PCR, en mai 1959, elle est élue membre du Comité central et siège à son secrétariat. Elle était aussi très active au sein du Comité de Défense des Libertés républicaines (CDLR), constitué en mars 1949 après les fraudes grossières qui dénaturèrent les élections municipales, à Saint-Louis. Elle fut désignée secrétaire du Comité présidé par l’avocate Claudine Saramito.
Dans les années 1950, elle est aussi très active à la CGT, qui lui confie le secrétariat administratif lors du Congrès de mai 1955. C’est aussi à cette époque-là qu’elle arrive à Témoignages, journal fondé dix ans plus tôt par Raymond Vergès : élu député de La Réunion en 1945, il est le directeur du journal depuis décembre 1947 et subit de plein fouet la répression que les gouvernements de la IVe République réservent à ceux qui critiquent leurs guerres coloniales – Madagascar, Indochine…et bientôt Algérie – mais aussi leur « sabotage » de l’application de la loi du 19 mars 1946 qui a fait des anciennes colonies (les “quatre vieilles”) des départements français d’outre-mer.
Pour tenter de museler toute opposition dans la presse, la loi Menjoz-Soustelle vient faire obligation aux directeurs de journaux protégés par leur immunité parlementaire, de désigner une co-direction. C’est ainsi qu’Alice Pévérelly devient co-directrice de Témoignages :
« Du 9 mai 1952 au 31 mars 1955, elle sera à ce poste, qu’elle est contrainte d’abandonner à la suite de lourdes condamnations qui lui sont infligées pour délit de presse. Elle passe alors le relais à Bruny Payet qui, un an seulement après sa prise de fonction, se voit réclamer deux millions de francs CFA de dommages et intérêts pour une simple et prétendue diffamation. Signalons que le docteur Vergès lui-même, moins d’un mois avant son décès survenu le 2 juillet 1957, est condamné à une forte amende pour avoir dénoncé dans Témoignages “ les atrocités commises quotidiennement en Algérie sous les yeux de l’armée et de la police ” coloniales françaises » rapporte Eugène Rousse dans sa biographie d’Alice Pévérelly (Témoignages, 5-12 avril 2000).

Mumia Abu Jamal Etats-Unis d’Amérique
1954
On l’appelle en Amérique « la voix des sans voix » et, d’après Robert Meeropol, le plus jeune fils d’Ethel et Julius Rosenberg*, cette réputation est à la hauteur d’une pratique du journalisme qui a fait de Mumia Abu Jamal, avant même son incarcération en 1982, une figure d’exception.
« Depuis 35 ans, avant même d’être emprisonné, il parle toujours des autres. … et il reste leur champion alors que depuis les 25 dernières années, il est enfermé 23 heures par jour dans le couloir de la mort. Il a sans cesse rappelé que les autres condamnés à mort avaient besoin de beaucoup plus de soutien que lui-même » disait-il en 2006.
Robert Meeropol était à Philadelphie avec son frère Michael dans le milieu des années 70, pour une campagne nationale exigeant la réouverture du procès de leurs parents, Ethel et Julius Rosenberg, exécutés une vingtaine d’années plus tôt, pendant les sombres années du “maccartysme”.
Il raconte, dans “Mumia Abu Jamal – Un homme libre dans le couloir de la mort” (1) ce que fut son premier contact avec « un journaliste de la radio locale, un grand jeune homme noir, mince…» auquel il a raconté ce jour-là comment on avait piégé ses parents. Le journaliste s’appelait Wesley Cook. Il allait devenir Mumia Abu-Jamal après la naissance d’un premier enfant, en traversant les embûches d’une vie familiale et militante tourmentée.
Né le 24 avril 1954 à Philadelphie, il s’est forgé une conscience politique au début des années 60, dans les débats nés sur les campus américains avec la crise des “missiles soviétiques à Cuba” et dans le creuset des revendications des Noirs américains pour leurs droits civiques.
Il donne dans ses écrits une analyse lucide des sources du “radicalisme noir”.
Emprisonné depuis 28 ans, il continue d’être le porte voix des autres prisonniers et bénéficie d’un très large soutien dans le monde. Une pétition pour Barak Obama circule depuis mars 2010, demandant au président américain de mettre un terme à un déni de droits « qui accuse la justice américaine »
* Exécutés le 19 juin 1953 pour « espionnage au profit de l’Union soviétique » – ce qu’ils ont toujours nié – Ethel et Julius Rosenberg ont eu en commun avec Mumia Abu Jamal d’avoir été des prisonniers politiques aux USA.
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(1) Livre-témoignages paru aux éditions “Le Temps des Cerises” (2007), dont le surtitre est Chroniques de Philadelphie, réunies par Claude Guillaumaud-Pujol, universitaire français spécialiste des Etats-Unis.
En 2006, le même éditeur a fait paraître la traduction française de “We want freedom” (Nous voulons la liberté), le récit par Mumia Abu Jamal de sa vie dans le parti des Black Panthers, édité en 2004 aux Etats-Unis (éditions South End Press).
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