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Lumière sur Rivière Noire

Parution : « Lumière sur Rivière-Noire », de Gilbert Aubry

Une vie de « passeur de lumière »

 

« Lumière sur Rivière Noire » se présente comme le long poème prosodique d’un croyant qui, confronté en tant que responsable d’une communauté (l’Eglise catholique de La Réunion) – et en tant qu’individu – à une dure épreuve collective, s’interroge sur la force de la foi humaine et sur son devenir. Gilbert Aubry, l’auteur, est évêque et poète, auteur déjà de plusieurs œuvres reconnues. Atteint dans toute sa personne, jusqu’à s’en dire « malade », par les “affaires” qui secouent l’Eglise à travers le monde et interpellent les fidèles plongés dans le doute par des histoires aussi dégradantes que véridiques – pédophilie, génocide – l’auteur est allé au bout des questions que lui posent ces actes qui ramènent l’humanité au rang de « chien dans la fosse aux ordures ». Plus largement, ce livre s’adresse à tous ceux qui ont eu à traverser l’épreuve du doute, face à des situations qui remettent en cause leur choix de vie.

« Et Dieu dans tout cela ? » demande-t-il au début d’un récit né d’un fait en apparence anodin, qui lui sert de préliminaire (de pre-texte) : le sauvetage d’un chien tombé dans une « fosse aux ordures ». Puis le “pre-texte” se déploie en parabole : « ce chien dans la fosse à ordures, c’est moi ! », c’est-à-dire, dans l’universalité de la pensée chrétienne, tout-un-chacun confronté à l’incarnation trinitaire et au sens vécu que les croyants d’aujourd’hui lui donnent, dans un monde aux repères mouvants. Le départ donné à sa recherche de la foi («…comment accueillir et répondre à l’appel de résurrection de la Parole de Dieu en moi ? »), s’appuie, assez classiquement, sur des lectures de psaumes et de passages des Evangiles.

Cette réflexion part de « la confiance de Dieu en l’homme » pour s’étendre à « la confiance de l’homme en l’homme et en Dieu ». L’homme de Dieu assure que la première est plus grande que la seconde. Mais n’est-ce pas parce que la seconde ferait défaut à l’humanité, que la première n’apparaît plus ou semble enlisée « dans la fosse aux ordures » elle aussi ? L’homme qui ne voit plus l’homme peut-il encore voir Dieu ?


Le « passeur de vie éternelle » constitue la partie la plus importante du texte – en quantité et en densité –, le tremplin du rebond vers le « devenir toi-même en toi-même » qui est l’appel final pour celui qui marche en priant, qui pense en marchant : « Jour après nuit et nuit après jour prépare toi à rencontrer tout au bout un Etre d’homme éblouissant de Lumière et pénétrant de sa mélodie cosmique toutes les particules de la matière et du vivant. » Cette partie du poème commence par une assertion commune à toutes les mystiques monothéistes  – « Si tu vis par amour, tu vivras éternellement car Dieu est Amour », un aphorisme que l’auteur emprunte à la Ière épître de Saint-Jean (ch. 4, 8). Il pourrait tout aussi bien venir d’une formulation soufie de la shahâda (“témoignage de foi”) : «… lâ illaha illâ l’isq » (il n’y a de Dieu si ce n’est l’Amour), telle qu’elle a traversé les âges depuis ce verset d’Attar : « Allume le flambeau de ton âme à la Lumière de l’amour/du Bien-Aimé apprends l’hyme d’amour » (Le Livre des Secrets, ch. 3, v. 541).

Sans excès de pesanteur pédagogique, ce poème nous dit que l’auteur a cherché à reprendre quelques “fondamentaux” – la vie, l’amour, la foi, la liberté… – pour remettre sur la voie les égarés – soit par des interprétations hasardeuses de l’encyclique Evangelium Vitae (Jean-Paul II), par exemple ; ou parce qu’ils auraient pris « [leur] ombre pour la source de lumière…». Il s’adresse, au-delà des catholiques, à l’ensemble de la société, dans ses différents travers, en particulier celui qui « persiste à adorer son Moi et Mamon » : « L’argent veut se substituer à La Lumière en voyageant à la vitesse de la lumière. Escroquerie suprême des écrans devenant des miroirs aux alouettes ! »

Qu’est-ce que « devenir homme », dans cette pensée qui par moments renvoie des échos de Teilhard de Chardin sans se fondre dans la théorie teilhardienne du « phénomène humain » ? Le corps du texte nous dit : devenir homme, c’est apporter des réponses qui sont autant d’actes de foi, aux questions posées par les multiples manifestations de la vie : « Conscience de l’univers pour la part qui te revient/De paradis perdu en planètes à conquérir/Avec le secret d’un programme codé en tes gènes/Vers une civilisation encore à bâtir…» (Deviens la paix). Particules nécessaires, tirées du néant, voués à y retourner, dans le saut perpétuel du “déjà là/déjà connu” vers l’inconnu. Inconnue, la paix ? Inaudible, le « souffle de l’Esprit » ? « Le passeur de vie éternelle nous aide à harmoniser méditation et parole, délicatesse et droiture, sincérité et vérité, patience et force, passion et action, miséricorde et justice. Et, un jour, Terre et Ciel s’épouseront en des noces éternelles. Notre vivre ensemble s’épanouira et l’Humanité portera du fruit en notre communauté de destin réussie : tout ne sera qu’adoration d’amour au cœur de l’Eternel Amour en rayonnement. » Cette fulgurance nucléaire paraîtra peut-être surdimensionnée pour qui inscrit sa vie et son œuvre quotidienne à notre échelle de fourmis cosmiques : c’est qu’il faut beaucoup d’énergie pour que chacun transforme les tombereaux d’ordures en « lumière d’éternité ».

Ce livre fait date dans le parcours d’Azalées édition, dont le responsable a dit, lors d’une lecture publique, combien cette expérience lui a appris les soins à porter à la parution d’un livre. Ce livre-ci a même eu droit à de belles enluminures, signées Jean-Daniel Dodin, et à un travail qui a associé une équipe, même réduite, à un exercice pratique de « passage de la lumière ». P. D

 

Lors de la présentation, à la maison diocésaine, le 24 août 2010

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Kabar Pierfon 4/9/10

4 septembre à Pierrefonds

Kabar Kaf

Ceux et celles qui voudraient finir la journée du 4 septembre par un temps fort musical, après la mobilisation « contre la haine et la stigmatisation », contre le racisme d’Etat et ses œuvres, sont attendus à Pierrefonds où un Kabar va animer le Kartié pendant une bonne partie de la nuit, à partir de 18h.

D.Lansor.jpgLansor (photo), Danyèl Waro et ses musiciens sont les têtes d’affiche de la manifestation, organisée par l’association Kartyé Pièrfon, Pierrefonds Autrement. Pou sat i vé manj la mèm, nora in ti kari kaf (5 €), in bann ravaj (samoussa, gato, bonbon piman…) lasosiasion Autreman i sar fé li mèm. Sinonsa, shakinn i vyen èk son linstrïman, pou krazé…

 

 

Dédé “Lansor”, et ci-dessous avec ses dalon Arsène Cataye et des plus jeunes, lors d’un kabar, dans le Sud, en 2009.

 

 

 

 

 

 

Lansor+Arsène.jpg

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Bann Laope i shant Maxime

Aux Rékréateurs, le 20 août :

Bann Laope i shant…

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Depuis le 7 août, Bann Laope a entamé une tournée-vente promotionnelle des disques de ségas de Maxime Laope, chanteur très populaire trop tôt enlevé (en 2005, à l’âge de 83 ans) à l’affection des siens et des Réunionnais en général.

La biographie installée sur le site qui porte son nom «Maxime Laope, séga de l’île de La Réunion» rappelle la longue et belle carrière de ce chanteur dont le premier enregistrement a été réalisé en 1948 et le dernier, en 2002, l’année de ses 80 ans. Il n’est venu à l’idée de personne de dire qu’il aurait dû arrêter de chanter, vu son grand âge…

La famille de Maxime Laope compte de nombreux musiciens, chanteurs et danseurs de séga qui gardent vivante la mémoire de leur parent-vedette. La tournée de promotion, après le Chaudron, la semaine dernière, fera un arrêt, vendredi prochain 20 août, pour une soirée aux Rékréateurs, un des lieux actuels de rendez-vous du spectacle vivant à Saint-Denis (déménagés à l’ancienne gare routière). La soirée commence avant 21h, mais c’est l’heure à laquelle Bann Laope viendra interpréter le répertoire du regretté granmoun. (Entrée : de 2 à 5 €)

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Albius, un destin d'esclave

Edmond Albius (1829 – 1880)

L’esclave prodige et méconnu

9 août 2010 – Le 9 août 1880 s’éteignait Edmond Albius, né à Sainte-Suzanne en 1829. Sa mère meurt en couches et le petit esclave aurait été confié à Féréol Bellier Beaumont, qui l’aurait élevé et initié notamment à l’horticulture et à la botanique. Edmond Albius est resté célèbre pour avoir découvert à l’âge de 12 ans le procédé pratique de pollinisation de la vanille, qui a par la suite prodigieusement enrichi les gros planteurs de La Réunion. Edmond Albius est décédé quant à lui dans une grande pauvreté, à l’hospice de Sainte-Suzanne. La reconnaissance ne lui est venue qu’à titre posthume et la Ville de Sainte-Suzanne, après avoir installé deux stèles à la mémoire d’Edmond Albius – une à Bellevue et une à l’entrée du Bocage – développe des projets culturels liés au patrimoine des douze quartiers. Un de ces projets vise à mieux faire connaître l’enfant de Bellevue. L’Association “Ville animée” prépare pour ce 15 août un Parcours Edmond Albius de 16 km : A la découverte de la vanille.

 

En 1841, les jours du système esclavagiste sont comptés et Edmond Albius a 12 ans. Comme il était noir et qu’il n’avait aucun titre, sa découverte lui fut longtemps contestée par une société coloniale qui ne lui manifesta aucune gratitude et le condamna même, en 1852, à cinq ans de travaux forcés pour une obscure affaire de bijoux volés.

Il aurait toutefois reçu dans son enfance le soutien de Féréol Beaumont Bellier, un passionné de botanique qui s’intéressait particulièrement aux orchidées. Le vanillier est une orchidée originaire du Mexique, connue depuis très longtemps des Aztèques et des Mayas. Décrite par les Espagnols depuis le 16e siècle, elle avait été importée à La Réunion à partir de 1819. Le processus de fécondation avait été observé en 1836 à Veracruz par un botaniste belge, Charles François Antoine Morren, qui avait suivi le manège d’une abeille mâle sur la fleur et mis au point par la suite un procédé de pollinisation artificielle, testé avec succès au Jardin botanique de Liège. Mais cette technique n’avait pas trouvé d’application dans les plantations de vanille. Edmond Albius réalisa le geste de pollinisation avec un éclat de bambou, pour déchirer la membrane qui à l’état naturel empêche la fleur d’être fécondée.

 

Le procédé, divulgué par Beaumont Bellier dans la presse de l’époque (Le Moniteur de la Colonie), révolutionna la culture de cette épice et mit pour un temps La Réunion au premier rang de la diffusion d’un nouveau savoir-faire et bientôt de la production mondiale de vanille : de 50 kg en 1848, l’île exporta plus de 100 tonnes à la fin du 19e siècle, avant d’être dépassée par Madagascar, où des planteurs réunionnais ont emporté et cultivé la liane à partir 1880, année de la mort d’Edmond Albius.

La vie de ce grand Réunionnais, livrée par bribes dans la correspondance de quelques colons blancs, mérite d’être mieux connue. La Ville de Sainte-Suzanne s’y emploie avec l’association Ville animée (voir plus bas) et convie à un “ Parcours Edmond Albius ” les amateurs de marche et de découverte botanique, dimanche prochain (voir encadré).

 

Ville animée :

Recenser les lieux de mémoire de Sainte-Suzanne

Bernard Batou est chef de projets pour l’association “Ville Animée”, qui construit des projets culturels autour de la mémoire des quartiers. L’association a recensé tous les lieux de mémoire des douze quartiers de Sainte-Suzanne et construit un à un des projets capables de dynamiser dans l’Est de l’île un tourisme culturel. Un autre grand projet, dans cette perspective est celui du Musée de la Mer au phare de Bel Air, datant de 1845. Il est conduit dans un partenariat avec le Conservatoire marin de La Réunion, le ministère de l’Ecologie et du Développement Durable, la Société Nationale des Phares et Balises et plusieurs associations, dont celle d’Eric Venner (Gens de la Mer), avec qui se prépare une exposition sur les naufrages et les épaves. Le Conseil général, le Conseil régional et la DDE apportent également le concours à l’avancée du projet. « Sainte-Suzanne n’a jamais vraiment eu un espace culturel et historique de sa mémoire. Nous construisons aussi ce projet autour du phare dans la perspective de la création d’une quinzaine d’emplois » avance Bernard Batou.

Le phare, monument classé, figurera bientôt dans le recensement du site Phareland. L’association travaille aussi à la parution d’un livre sur le phare de Bel-Air.

 

Parcours Edmond Albius    

A la découverte de la vanille

Dans le prolongement de la randonnée qui a été organisée le 9 août 2009 pour l’anniversaire de la mort d’Edmond Albius, Ville animée propose cette année un parcours de 16 km « A la découverte de la vanille ». De Bel-Air à la Grande Ravine, la Renaissance, la cascade Niagara pour arriver au Bocage, où se trouve l’une des stèles édifiée à la mémoire d’Edmond Albius.

Le départ sera donné le dimanche 15 août à 7h30 : environ 200 marcheurs (max). Le parcours dure environ 3h et demi et l’arrivée est prévue pour 11h30 au Bocage, où une grillage attend les participants. S’inscrire à la mairie de Sainte-Suzanne

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Sapèl-la-mizer

Daniel Saingaïny, prèt Sapèl la mizèr

« Kisa nora di, a lépok… ? »

11 juillet 2010 – C’était jour de fête, ce dimanche, à Villèle. Une marche sur le feu a réuni une foule fervente, parfois venue de loin, pour une cérémonie à forte valeur symbolique : la présence du prêtre catholique Stéphane Nicaise, aux côtés de Daniel Saingaïny, résumait le sens du combat mené depuis 40 ans par ce “diable de prèt malbar” pour faire reconnaître le droit des Réunionnais descendants d’engagés indiens à leur religion, dans l’unité avec les autres fidèles de l’île, et non plus dans le mépris ou l’affrontement. Un combat qui reçut l’appui du parti communiste réunionnais dans les années 70.

 

 

Les débuts de la Sapèl la mizèr remontent aux années 67-68 ; mais au tout début, les services avaient lieu à la Saline. « Nou la voulï montré sé pa parske nou lé mizèr nou gaingne pa rasamblé » dit aujourd’hui Daniel Saingaïny, avec la fierté d’avoir réussi à faire ce que d’autres, beaucoup plus fortunés que lui, n’ont jamais fait : unir une population dans le respect des croyances de chacun. C’est que ce respect mutuel n’était pas dans la culture dominante, à l’époque où les gendarmes coursaient dans les champs de canne les joueurs de maloya.

 

En 1968, Daniel Saingaïny et la population de Villèle « défient » un représentant d’une grande famille blanche de La Réunion, un descendant des maîtres d’esclaves, propriétaire des terrains sur lesquels vivait une population de descendants d’engagés de l’Inde, qui voulait vivre ses croyances hindouistes en toute liberté. Daniel Saingaïny prend la tête du mouvement et occupe un terrain dont le propriétaire voulait empêcher qu’il devienne un lieu de rassemblement et de culte.

Ganesh…Bon dié kat’pat

« Dann zané 76 nou la konstrui la sapèl an béton avèk larzan lasosiasyon la raporté. Nou la pa domann sïbvansyon, rien… sé lo pèp mèm la raporté. Aprèsa, Bénard la domann la démolisyon…» se rappelle Daniel SaingaÏny. Toujours avec le soutien du PCR, la Sapèl la mizèr obtient devant les tribunaux qu’on retienne le bras des démolisseurs de l’époque. Et à force de tirer en longueur, le procès arriva après l’élection, en 1981, d’un président de gauche. « Nou lété kondamné 5000 fran lamand et nou lété amnistié par zélèksion Mitterrand » ajoute-t-il. Fin d’une bataille qui avait duré plus de dix ans pour la population de Villèle. Ou plutôt le début d’une autre vie pour le petit “koilou” voisin de la chapelle pointue.

Après un carême de 18 jours et une nuit de veille et de prière, les fidèles sont partis en procession dans la ravine Saint-Gilles. « Kisa nora di a lépok si in zour nora in prèt katolik té dobout koté moin : domoun domann ali bénédiksion osi pou marsh dann fé ? Lavé Kristian Fontènn osi, mé dann tan lété pa évolié kom pou linstan…»

Quarante ans plus tard, âgé de 67 ans, Daniel Saingaïny garde ses convictions communistes, sa foi malbar bien accrochée et se réjouit de voir la plupart de ses enfants le suivre dans la célébration du culte de leurs ancêtres : les engagés indiens du sucre. Mais les descendants d’Indiens ne sont pas les seuls à “marcher dans le feu”. C’est toute une population, marquée par l’histoire d’une intégration sociale très spécifique, qui se retrouve pour vivre un moment d’unité. Danièl Waro, le « maloyèr blan », a marché dans le feu ce mois-ci pour la deuxième année consécutive.

De nouveaux échanges s’instaurent entre catholiques et hindouistes : Ces derniers attisent les braises… et le Père Stéphane les arrose !

 

 

 

 

 

 

 

Ci-dessus: Le père Stéphane Nicaise ; à côté, au second plan Danyel Saingaïny.

 

Père Stéphane Nicaise : Des échanges incomparables

Autrefois Saint-Paul a été le théâtre d’affrontements entre la population hindouiste du quartier Villèle et un grand propriétaire terrien du lieu. Comment analysez-vous la situation présente ?

L’histoire est simple. Tant qu’on est dans un système de type colonial, l’église officielle est l’église catholique et les autres religions sont simplement tolérées. Les engagés indiens ont maintenu leurs traditions parce que leur contrat de travail leur reconnaissait la liberté de pratiquer.

Il y a néanmoins eu des pressions, sur les propriétés…

Sans doute, mais ils avaient ce droit. Et sur ce droit, l’Angleterre veillait. Il faut se resituer dans le contexte du conflit entre nations colonisatrices : c’est un accord entre la France et l’Angleterre, La Réunion n’a pas eu son mot à dire. C’est un contrat entre deux nations qui ont un empire colonial, et c’est l’Angleterre qui impose les clauses et qui veille à leur application. C’est ce qui a permis que la pratique malbar des engagés indiens a pu se maintenir.

Pendant longtemps cependant, les engagés ont “mélangé” leurs pratiques hindouistes à la religion dominante…

Comme dans toute situation d’immigration, les engagés du sucre ont vite compris que s’ils voulaient faire fortune dans le territoire d’accueil, ils avaient intérêt à en accepter un certain nombre de codes… dont le code religieux. Bien sûr il y a eu aussi des pressions, des interdictions. La vérité, s’il y en a une, est au milieu de ces différentes tensions…

Quel sens donnez-vous à votre présence à la Sapèl la mizèr ?

En 2010, des Réunionnais peuvent se dire descendants d’engagés indiens ; mais il n’est pas besoin de gratter longtemps la généalogie de chacun pour se rendre compte qu’en tant que Réunionnais-tout-court, ils sont aussi descendants de Malgaches, d’Africains, d’Européens, de Chinois… En même temps, c’est la liberté de tout un chacun de privilégier telle ou telle identification. Toute la force de Daniel Saingaïny – c’est pourquoi une grande amitié est née entre nous – est qu’il se définit lui-même comme métis et il a toujours défini la Sapèl la mizèr comme le lieu où il n’y aurait aucune distinction, aucune discrimination – qu’on ait les cheveux malbar ou les cheveux kogné du kaf… En même temps, Daniel a été élevé dans l’église catholique. Il dit souvent qu’il a pensé être prêtre, plus jeune. Nous sommes dans ce creuset réunionnais. C’est pourquoi je veux aller jusqu’au bout de notre amitié.

Vous dites : « Nous n’avons rien à prouver ». Vous demande-t-on de « prouver » quelque chose ? Et quoi ?

Nous ne faisons que lancer des passerelles entre deux religions qui n’ont pas toujours été à égalité (de par l’histoire sociale) mais qui aujourd’hui sont indépendantes des jeux politiques. Et en même temps, il y a le creuset commun. Ce que je trouve très fort : la génération de Daniel Saingaïny est la dernière à avoir connu ce creuset. Les fils de Daniel, avec qui je suis en amitié, n’ont pas baigné dans ce milieu culturel catholique, que leur père a connu enfant. Ils en entendent des récits, mais ce n’est pas leur expérience. C’est pourquoi, je pense, il faut profiter de la présence de cette dernière génération et doser une vraie fraternité, y compris dans la prière.

Peut-on imaginer à l’avenir un dialogue plus approfondi, entre catholiques et hindouistes ? Un dialogue qui ne soit pas limité aux élites…

C’est ce qui se fait avec le groupe de dialogue interreligieux, comme avec les autres religions. Mais c’est toute la difficulté des dialogues interreligieux : bien souvent, on se met autour d’une table pour échanger sur des points de doctrine, ou de visions du monde. Lorsque je viens ici, avec Daniel Saingaïny, faire le tour du carré de feu, c’est une autre démarche. Nous venons de passer une nuit blanche (pendant laquelle les croyants revivent des scènes du Mahabharata, notamment le « mariaz bon dié », qui évoque la purification de Dolvédé – Ndlr) et ces heures passées en échanges d’expériences, de vécu religieux sont riches d’imprévu, d’informel. Elles ne sont pas cadrées par des théologiens mais permettent d’exprimer quelque chose, de s’étonner de la présence de l’autre. Je ne suis pas le premier : Christian Fontaine aussi a été très proche de Daniel Saingaïny, René Payet… Mais ils n’ont pas eu la liberté – que je peux avoir aujourd’hui – d’aller aussi loin dans la proximité des rituels. Tout en ayant ma croix de prêtre catholique ! Il n’y en a pas un qui oublie de m’appeler  « Père Stéphane »… Nous sommes en vérité, il n’y a pas de confusion, pas de mélange au mauvais sens du terme. Mais il y a une expérience commune qui se construit depuis bientôt dix ans et qui fait que nous pouvons avoir dans cette expérience-là des échanges que nous n’avons nulle part ailleurs. P. David

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